La révolution digitale au service de la santé

Si le déploiement des infrastructures et la formation du personnel de santé figurent parmi les priorités de l'Afrique, la révolution digitale offre de nouvelles perspectives.

En Afrique subsaharienne, les politiques sanitaires font face à d’énormes défis. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), c’est en effet dans la sous-région que le rapport médecin-habitant est le plus faible au monde. Soutenue par une importante croissance démographique, la demande médicale peine donc à trouver les réponses adéquates. Pourquoi ? Parce que le manque de financement, le manque de formation et le manque d’infrastructures sont autant d’entraves à une prise en charge de populations inégalement réparties sur les territoires. Et bien que nombre d’institutions publiques et privées œuvrent à l’élaboration des politiques de santé, c’est parfois la prise en charge opérationnelle finale qui peut poser problème. C’est ce que l’on appelle la problématique du « last mile », ou du dernier kilomètre.

La problématique du « last mile »

« Outre les questions d’infrastructures, de logistique ou de ressources humaines, nous sommes confrontés en Afrique à ce que l’on appelle la problématique du last mile. C’est-à-dire que même lorsque certaines régions sont opérationnelles d’un point de vue sanitaire et que tout semble exister dans la chaîne de délivrance, le dernier kilomètre peut encore faire défaut. »

Issiaka Ouattara, Associé PwC

La véritable question sanitaire serait donc, au final, celle de l’accès aux soins et à l’information, ou plus précisément celle du déficit d’offre adéquate de prise en charge au regard de la structure de la population et de ses territoires. Comme le confirme l’OMS, « l’Afrique compte actuellement 24% des malades dans le monde pour seulement 3% de l’effectif mondial des professionnels de santé. » En zone subsaharienne, ce sont seulement 145 000 médecins recensés pour une population de 821 millions de personnes.

Mais bien que les efforts de formation doivent perdurer, les innovations technologiques apportent, elles aussi, sur ce point, des solutions inédites. Ces dernières permettent en effet de connecter les populations à de nouvelles offres de soins. Une autre façon donc de résorber ce « last mile », par la réintégration des populations via les outils numériques, et ce grâce au secteur de l’e-santé.

L’e-santé : espoir de l’Afrique

Maladies sexuellement transmissibles, diabète, maladies cardiovasculaires, troubles respiratoires, cancers, épidémies… Les besoins en prévention sont nombreux et en appellent tous à de vastes campagnes de sensibilisation. Qu’il s’agisse d’initiatives étatiques ou du fait de partenaires privés, les dîtes campagnes sont prioritairement relayées via les plateformes mobiles. Une réelle opportunité puisque le continent compte de plus en plus d’utilisateurs de smartphones.

En effet, la GSM Association estime que d’ici 2025, il y a aura au moins 634 millions d’utilisateurs de mobile en Afrique subsaharienne. Avec un meilleur taux de couverture, un développement de la 4G et une réduction du coût de la data en perspective, le numérique a déjà pris une place importante dans les habitudes des consommateurs, mais aussi bientôt dans les habitudes des patients. C’est pourquoi les développeurs africains s’emparent de l’e-santé pour suppléer aux lacunes sanitaires. Avec par exemple, l’application « Prévention Ebola » qui a été lancée en pleine épidémie pour informer les gens sur le virus dans plusieurs langues locales. Autre exemple en Tanzanie, avec l’application numérique « AfyaData », qui permet de signaler les épidémies et de les cartographier.

En plus de transmettre des informations qualitatives et adaptées aux potentiels patients, le véritable atout de ces nouvelles applications réside dans le traitement des données. Les experts qui analysent ces datas peuvent par exemple informer les autorités, proposer des outils de mise en relation avec des spécialistes ou bien vérifier les stocks de médicaments. C’est d’ailleurs l’objet de l’application MedAfrica qui permet de s’assurer de la disponibilité d’un produit en pharmacie, ou bien de M-pedigree qui identifie les médicaments contrefaits.

Les grossesses 2.0

En matière de lutte contre la mortalité infantile et maternelle, des start-ups proposent aussi des solutions de santé innovantes. En effet, toujours d’après l’OMS, en 2050, le continent comptera 41% des naissances mondiales, 40% des enfants de moins de cinq ans et un quart de la population mondiale. Des grossesses à venir, donc, et qui nécessitent dès à présent de diffuser les bons messages de prise en charge par le biais de services adaptés.

« Gifted Mom », est ainsi le premier service en ligne du genre, et figure parmi les plus récompensés au niveau international. La plateforme en ligne lancée en 2013 par Alain Nteff, un jeune camerounais de 26 ans, a pour objectif d’aider les femmes enceintes et les jeunes mères vivants dans les zones reculées du pays. Pour y arriver, ces femmes reçoivent régulièrement des informations médicales et bénéficient d’un suivi pré et postnatal en s’abonnant au service. L’application leur rappelle les dates importantes, comme les visites médicales pendant et après la grossesse ainsi que les dates de vaccins des nourrissons. Outre la communication mobile, les services sont aussi complétés par des outils vocaux et des centres d’appel. En effet, alors qu’on estime qu’une femme sur deux ne sait pas lire sur le continent, la communication orale et en langue vernaculaire est une donnée essentielle pour une prise en charge réussie.

C’est pourquoi la jeune start-up travaille aussi avec une équipe de médecins qui répondent aux questions des utilisatrices à travers une hotline téléphonique. Ces derniers peuvent également les réorienter vers les centres de soins les plus proches en cas de complications. Aujourd’hui, « Gifted Mom » compte plus de 70 000 utilisateurs et a suscité l’intérêt de diverses organisations internationales et ONG, tel que le centre d’appel « Lydia » de l’ONG DKT International et qui répond gratuitement via ses numéros verts et ses applications mobiles à toutes les questions liées à la contraception dans dix pays de la sous-région.

Désenclaver les territoires ruraux

Les problématiques de désenclavement des territoires ruraux d’Afrique subsaharienne dépassent néanmoins le simple cadre informationnel pour le patient. Les livraisons de médicament ou plus largement de matériel médical sont parfois rendues impossibles sur le terrain. Mais là encore, les innovations technologiques proposent des solutions inventives et efficientes. Notamment grâce au développement des drones qui, ayant déjà fait l’objet de plusieurs tests par des ONG ou dans le cadre d’opérations humanitaires, sont maintenant en charge de livraisons dans plusieurs régions.

Par exemple, au Rwanda, où des avions électriques télécommandés effectuent des livraisons médicales par parachute, tout en avertissant par SMS les destinataires qui ont commandé à l’avance par message. Ces drones livrent aussi des poches de sang à des hôpitaux isolés où les besoins sont importants pour les transfusions. Lancés par la société américaine Zipline, les dispositifs de drones possèdent aujourd’hui un drone-port d’où décollent des appareils autonomes, pilotés par des ordinateurs via un système de GPS, et qui peuvent effectuer jusqu’à 500 livraisons par jour. Le drone-port est équipé d’un centre de distribution avec des réfrigérateurs et des congélateurs pour conserver les produits. D’un coût de huit milliards de francs CFA, le projet a été soutenu en partie par la multinationale UPS, a bénéficié de financement de la part de mécènes liés à Google, Yahoo et Microsoft, et a été accompagné par les autorités qui ont facilité sa réglementation.

Autre exemple, au Malawi, où 12% de la population de 15 à 49 ans est touchée par le Sida, générant près de 68 000 décès par an. Ici, l’Unicef teste l’utilisation des drones pour faire reculer la pandémie. Comment ? Les appareils transfèrent les échantillons de sang vers les laboratoires les plus proches et permettent de réduire le temps de dépistage des enfants qui naissent dans les zones isolées. Des essais sont en cours depuis avril 2017 et doivent durer jusqu’en 2019, avec la création d’un couloir aérien prioritaire de 40 kilomètres autour de la capitale.

L’innovation publique et la télésanté

Au-delà des ONG et des start-ups, les Etats ont aussi conscience de l’utilité des nouvelles technologies dans le secteur de la santé. L’informatisation, enjeu fondamental pour la mise en place de stratégie sanitaire, avance dans plusieurs pays. C’est par exemple la création du carnet de vaccination électronique en Côte d’Ivoire. Ou encore, au Mali, avec l’Agence Nationale de Télésanté et d'Informatique Médicale qui travaille à la mise en place d’une banque de données pour améliorer les systèmes de traitements et de gestion. Dernier exemple au Gabon, où les services d’assurances maladies de la CNAMGS permettent aux usagers d’effectuer leurs démarches en ligne.

Autant d’innovations qui démontrent comment le développement de l’e-santé est porteur d’espoir et de soutien en Afrique. Toutefois, ce soutien concerne essentiellement des problématiques d’informations et de désenclavement, et les défis sanitaires restent aujourd’hui nombreux. Notamment en matière de financement, point névralgique de politiques sanitaires enfin opérantes, comme le rappelle Issiaka Ouattara de PwC.

« Les politiques sanitaires ne peuvent pas suivre sans financements. Actuellement, les bailleurs de fonds internationaux comptent pour les principaux financeurs avec, par exemple, des subventions estimées à 800 milliards de dollars de la part du Fonds Mondial pour la période 2017-2022. Ce qui paradoxalement tend à désengager certains Etats de leurs obligations… Les plus stratèges d’entre eux doivent donc s’assurer d’investir convenablement, en consacrant notamment 15% des budgets nationaux à ce secteur, comme convenu dans la Déclaration d’Abuja en 2001, et ce pour faire de la Santé une véritable priorité. »

Issiaka Ouattara, Associé PwC.

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Issiaka Ouattara

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